Friday, 8 May 2015

Les goûts et les couleurs

Souvent, je me suis interrogée sur ce que pouvait bien être cette fameuse inspiration qui est à l’origine des plus belles oeuvres qu’un esprit curieux de culture a à contempler lors de ses échappées solitaires ou pérégrinations collectives dans l’imaginaire littéraire ou plastique d’autrui.

Il n’est pas rare que l’un de mes rêves soit à l’origine d’un conte ou d’une illustration, mais je ne peux pas considérer cette influence onirique comme un outil de la quasi-divine inspiration qui ravit les âmes romantiques. C’est un truc d’artiste ça. Et moi, je suis un artisan, dont le travail consiste à transformer la matière.

Il y a quelques années, j’ai écrit un conte qui s’intitulait « La Couleur qui N’Existait Pas ». J’aurais aimé être capable d’aller à la rencontre de cette idée éveillée, mais il semblerait que mon imagination active ne soit pas aussi charmante qu’il le faudrait dans le métier que je me suis choisi. En revanche, une fois endormie, il m’arrive d’être le témoin ravi de certaines divagations propres à être mises en mots. Ce rêve en particulier a eu besoin de plusieurs étapes pour finir ici. En un premier temps, je l’ai fait (je devais avoir une quinzaine d’années) et en soi, cela n’a pas posé problème. Les choses se sont considérablement corsées lorsqu’il a ensuite fallu tenter de le raconter à une amie, puis à des personnes susceptibles de m’éclairer sur sa vraisemblance. Enfin, j’ai essayé de le transformer pour que son indicibilité ne soit plus un obstacle. Je ne suis pas certaine d’y être parvenue, mais j’ai au moins atteint une certaine sérénité à son égard : j’ai fait ce rêve, je sais ce que j’ai vu, je le raconte comme je peux et m’écoute / me lise qui veut.

Le rêve en lui-même est très frugal – il tient en quelques lignes – mais les problèmes qu’il soulève et que j’ai par la suite exposé à qui voulait les entendre (ceci incluant mon professeur de physique-chimie de Seconde S) sont nombreux.


Je suis dans une forêt. Ni errante, ni perdue, ni en promenade. Je suis juste en forêt, parce qu’il me semble qu’être en forêt soit la meilleure chose à faire à ce moment-là. La végétation est irrégulière, dense par de larges arbres au feuillage opaque, foisonnante par une multitude de variétés de fougères qui couvrent toutes les nuances du vert en un camaïeu qui s’étend du turquoise au noir irisé pétrole. Le coin dans lequel je me trouve est particulièrement fourni, au point où j’en arrive à me questionner sur la plausibilité de ma présence physique (j’ai conscience d’occuper un certain volume et je me demande comment le volume en question peut s’inscrire dans la densité du paysage sans s’y heurter). Précautionneusement, je me mets en marche, essayant de ne pas abîmer la nature sauvage qui m’entoure, mais incapable d’empêcher mes mains de toucher les troncs aux aspérités délicieuses. Au début, mon avancée est lente, simplement parce que je ne sais pas quelle est ma destination, mais rapidement je prends conscience que quelque chose est dissimulé au cœur de cette forêt, une chose qui attend d’être découverte. Je marche ainsi pendant de longues heures sans pouvoir m’orienter. Les rares clairières que je traverse sont trop étroites pour me permettre de questionner la course du soleil. Enfin, j’atteins le point le plus sombre : les arbres sont immenses et implantés en un cercle d’une dizaine de mètres de diamètre. Leurs cimes se rejoignent loin au-dessus de ma tête et coupent totalement l’accès à la lumière du jour. Mais progressivement, cette grotte végétale se remplit d’une étrange luminescence qui émane du sol. Je me dirige vers le point le plus lumineux et examine rapidement les alentours : la forêt est riche, mais compacte et il n’est rien que je puisse en extraire qui puisse me servir à creuser. Pas de branches mortes, juste des racines reliées à un paisible et complexe réseau souterrain que je ne veux pas déranger, alors je commence à creuser avec mes mains. Au premier assaut, la terre est dure sous mes ongles, mais au fur et à mesure elle s’aère et devient meuble, jusqu’à ce point où je ne rencontre plus la moindre résistance. Après quelques efforts, il ne reste plus qu’une mince couche de terreau entre mes mains sales et la source lumineuse. Je les essuie grossièrement sur un petit carré de mousse et me penche vers le puits que je viens de creuser. Je souffle. Les particules de terre s’écartent. 
Réveil.

Voilà. Il s’est passé quelque chose de prodigieux juste avant le réveil, quelque chose qui a duré longtemps – plus longtemps en tous cas que la partie narrée du rêve – mais l’ellipse, frustrante, est à la hauteur de ce qu’elle dissimule. Et qu’il est impossible de narrer. Sous cette fine couche de terre, mon regard onirique a découvert une couleur qui n’existe pas. Essayez vous à l’exercice, essayez de décrire une couleur qui n’existe pas. « C’est un mélange de… non. Avec un peu de… ou peut-être est-ce du… non… Un peu comme…hmm… ». Pourtant, au moment du réveil, je ne me suis pas formalisée immédiatement de l’indicibilité de la chose. Lorsque l’on n’a pas à formuler l’irracontable, on ne se rend pas compte du point auquel il l’est. La couleur était claire dans mon imagination, il n’existait simplement pas de mots dans ma langue (et je le compris vite, dans aucune langue) pour la décrire.

Un soir, toutefois, je me suis trouvée confrontée à la nécessité de le faire. Une camarade de classe était venue dormir à la maison, et nous parlions de nos rêves, activité inévitable lorsque les deux parties ont convenu l’accord tacite de repousser au maximum l’heure du sommeil. Lorsque j’ai commencé à raconter celui-ci, j’ai vite compris que l’entreprise était périlleuse. Pas seulement à cause de la carence en matière de vocabulaire qui se révélerait vite, mais parce que le public manquait d’imagination et d’empathie pour accepter l’impossible – et clairement, lorsque vous tentez de mettre des mots sur une couleur impossible, il faut avoir la chance de jouir d’un auditoire à l’esprit large pour ne pas souffrir de l’isolement inhérent à l’entreprise. Vous avez bien conscience que vous demandez un acte de foi. Evidemment, échec cuisant. Je restai seule, dans ma perception de l’improbable – car comment honnêtement qualifier d’impossible ce que l’on a vu ?

Mais je n’allais pas lâcher l’affaire si aisément. Une occasion s’est vite présentée où j’ai pu confronter la fantaisie de l’onirique à la belle rigidité du scientifique et en l’occurrence de la physique.

A quinze ans, devant ma paillasse, en pleine étude de la répartition spectrale des couleurs, est fatalement arrivé le moment où j’ai craqué et demandé s’il était sinon possible, du moins plausible pour un individu de voir une couleur que nul autre ne pouvait voir, couleur indescriptible car elle n’était le fruit d’aucun mélange de couleurs existantes. La réponse fut sans appel : « non ».

Qu’à cela ne tienne. Etait-il alors possible que la perception de la couleur soit propre à l’individu et non normée ? Etait-il possible que ce que je vois et identifie comme étant du ‘vert’ soit vu et perçu par autrui comme ce que je qualifierais de ‘orange’ ? Etait-il possible que chaque être humain soit en fait une déclinaison du même modèle de base aux goûts en tous points semblables à ceux de son voisin et que la seule chose qui différencie les personnalités soit cette perception alternative des couleurs de la réalité. La réponse fut cette fois-ci infiniment plus encourageante : « hmmmm ». J’entendis presque mon professeur songer qu’il trouvait la chose un peu capillotractée, mais je décidai de ne pas en tenir compte et perçus donc cette onomatopée comme l’autorisation de fonder une tour théorique qui allait progressivement me transformer en messagère de la tolérance. « Les goûts et les couleurs » prit subitement un sens neuf et immensément plus satisfaisant que la perspective de devoir accepter simplement que certains naissent avec du goût et d’autre, sans.

Il y a depuis lors toujours quelque part en moi une petite poche contenant l’arme ultime dans la lutte entre les subjectivités, prompte à s’ouvrir pour déverser un : « Je suis d’accord, cette personne est peut-être cruelle / agressive / bornée / paranoïaque / apathique / étrange, mais on ne sait pas ce qui se passe dans sa tête », qui signifie en réalité : « Je suis d’accord, cette personne est peut-être cruelle / agressive / bornée / paranoïaque / apathique / étrange, mais qui sait, peut-être est-elle constamment prise d’assaut par des visions qui entrent en collision avec ses critères esthétiques profonds. Ce doit être terriblement usant. ».