Monday, 8 August 2016

Kanashibari

Allons donc.

Que voici une belle évolution dans une épopée onirique : kanashibari, plus connue dans la langue de Molière sous le nom de Paralysie du Sommeil. Pour ceux qui ont la chance de ne pas connaître ce phénomène, il s’agit en quelques mots d’un mauvais enchaînement du processus sommeil/éveil, résultant en un court laps de temps (de quelques secondes à quelques minutes) durant lequel votre cerveau se réveille, tandis que la quasi-totalité de votre corps (à l’exception de vos yeux et oreilles) ronronne encore dans le giron de Morphée. Le rêve et la réalité se mélangent, ce qui occasionne une série d’hallucinations visuelles, auditives et plurisensorielles dont le pouvoir angoissant est accru par l’oppressante immobilité et l’incapacité à émettre le moindre son, malgré une envie, assez courante, de hurler à la lune comme un louveteau qui a perdu sa mère.
Jusqu’à mes vingt ans, cela ne m’était arrivé qu’une paire de fois. La première (j’avais +/-8 ans) m’avait laissé le goût d’une rencontre du troisième type. Lors de la seconde (20 ou 21 ans), j’étais devenue la créature du troisième type, enfermée dans mon corps, lui-même enfermé dans une pièce aux dimensions variables et distordues.
Et depuis quelques mois, kanashibari est devenue la monnaie courante de mes nuits. C’est terrifiant mais paraît-il parfaitement normal.

Non que mes derniers rêves aient été indignes d’être retranscrits sur un support consacré, mais il y a quelque chose d’illégitime et gluant, voire macabre, dans le fait de consacrer un morceau de journée active à se tortiller dans le détail de ses nuits. On se lève, la journée commence, le café sort en fanfare du bec de la Senseo et à chaque gorgée, c’est comme s’il allait recouvrir la couche de rêve tapissant le fond de l’estomac jusqu’à totale submersion. Et à quoi bon s’épuiser à le renflouer ? Le vivant a mieux à faire. Le vivant qui cherche un travail, en tous cas, a mieux à faire.
L’avantage avec la paralysie du sommeil réside dans la période de confusion et d’angoisse qui la suit immédiatement et qui empêche le sujet de replonger dans le sommeil. Une demi heure, une heure, à allumer toutes les lumières et inspecter la chambre à la traque d’ombres et bourdonnements suspects, jusqu’à retrouver son bon sens, un rythme cardiaque normal et pouvoir se réconcilier avec le sommeil. Cela laisse le temps de prendre un calepin et de noter le rêve ou cauchemar tenace qui a précédé le réveil. Même lorsque l’on cherche un travail, il n’est pas grand-chose que l’on puisse faire, à 3h32 du matin, qui puisse voler la vedette à un sauvetage de matière onirique.


La voici donc, encore ruisselante.


C., R. et moi-même sommes dans une sorte de foret. ‘Sorte de’, parce que je réalise rapidement que cet environnement n’est pas naturel. Le climat et les aspérités du terrain y changent rapidement et constamment, tantôt les strates rouge et ocre d’un désert américain, tantôt des sentiers alpins escarpés et enneigés. Le ciel et l’horizon, lorsqu’ils sont visibles, me semblent artificiels : ils le sont sans doute. Nous portons alternativement le petit chien, L., qui a du mal à se déplacer seul. Il me semble que nous tournons en rond, ou plutôt que nous repassons sans cesse par les mêmes chemins, plus accidentés et rudes à chaque occurrence. Après plusieurs heures de marche ou nous nous aidons mutuellement à franchir les crevasses, les ruisseaux et les parois abruptes, le froid s’installe. C. ouvre la marche, R. la ferme, tenant L. dans ses bras. Je suis perchée en équilibre précaire sur une sorte d’îlot entre deux crevasses. Le plan est de faire passer L. de R. à C. par mon intermédiaire. Le petit chien a peur du vide. Je combats mon propre vertige et tends mes bras au-dessus du gouffre vers R. pour le réceptionner. Le sol est glissant et un large morceau de plateforme se dérobe sous les pieds de R. qui a tout juste le temps de lancer L. et de s’accroupir pour ne pas chuter. J’attrape de justesse le chien au vol, par son membre avant droit, alors que le pauvre animal menace de tomber dans l’abîme Il émet un jappement à fendre l’âme, mais je parviens à le remonter près de moi. La frayeur passée, je le tends vers C. qui est livide, avant d’aider R. à traverser et de rejoindre C. sur la terre ferme. R. passe devant. Elle avance d’un bon pas et nous la perdons rapidement de vue. Nous arrivons enfin, C. et moi, au pied d’une pente très raide et recouverte de givre. Il n’y a pas d’alternative : il faut l’escalader. Je propose de porter le petit chien en écharpe, mais ce dernier, encore tremblant, ne veut pas quitter sa maîtresse. Je tente d’aider C. à attacher une écharpe pour porter L., mais il fait trop froid et nous tromblons trop pour parvenir à un résultat satisfaisant. Nous sommes épuisées et n’avons qu’une envie : sortir de cet enfer. La neige et la glace recouvrent toutes les surfaces, mais je lève les yeux et ai la confirmation que nous sommes dans une sorte de cuve artificielle : des murs de cuivre s’élèvent au-delà du décor, semblables aux parois d’une chaufferie de submersible.

Nous commençons à grand peine l’ascension et puisque j’ai les bras libres, je passe devant pour tenter de dégager une voie. Après quelques acrobaties, j’arrive devant une cavité, tunnel ou soupirail, qui est obstruée par des morceaux de bois et des plaques de glace. Je fais part de ma découverte à C. qui peste après R. d’avoir refermé le passage derrière elle, mais je lui exprime mes doutes sur la question. J’ai plus vivement qu’auparavant la sensation que nous sommes observées et que la multiplication des obstacles est du fait de nos geôliers. Avec ma main libre, dont le poignet me fait souffrir, je dégage un à un les blocs de bois et de glace et découvre alors l’extérieur : une plaine au centre de laquelle trône un promontoire de pierre stratifiée. J’évalue alors la largeur de l’orifice et suis horrifiée à l’idée de ne pas pouvoir y passer. C., plus menue, le pourrait. Je l’invite à me dépasser, mais à ce moment précis, une louve grise traverse la plaine et se juche sur le rocher. Elle pose sur moi un regard qui me laisse perplexe. Il n’y a pas d’animosité dans son expression, mais je ne peux ignorer que sa présence est une forme de menace. Je ressens qu’elle ne bougera pas et qu’elle m’attend. Qu’elles nous attendent, car à cet instant, une seconde louve au pelage blanc la rejoint. Je n’ai plus de doute quant à la raison de notre présence dans cet endroit : les organisateurs, quels qu’ils soient, ont l’intention de nous exposer à un combat contre les louves. Comme pour répondre à cette pensée que je n’ose pas formuler, la scène change. Je me retrouve face à une large vitre et constate que je ne suis plus dans une arène, mais dans un vaste laboratoire. Une femme en blouse blanche se tient à côté de la baie vitrée qui donne sur la plaine et s’approche de moi. C. est en dehors de mon champ de vision, mais je sais que le discours de la femme s’adresse à nous deux. Elle m’explique alors la raison de toute cette mise en scène. Nous participons à une expérience dont le but est de nous faire éprouver l’effort, la peur, l’entraide et le sacrifice, pour nous préparer à l’opération ultime, qui est une sorte de soudure de notre âme à celle des animaux. Pendant toute la durée de notre parcours, les louves étaient en liberté, circulaient autour de la serre et absorbaient chacune de nos émotions.
Un homme dégarni vêtu de la même tenue s’approche de moi et grommelle : « vous faites vous aussi partie de ces personnes qui ne comprennent pas, qui vont vouloir partir en hurlant et se débattre… ». A ma grande surprise, je lui réponds que non, que je trouve l’idée belle. Devant sa mine sceptique, je lui explique que j’ai peur pourtant, peur de cette sorte de mort, peur pour l’intégrité de mon âme, peur de me transformer et des implications pour moi, pour C. Je comprends que ce n’est pas vraiment mourir, mais je ne me sens pas prête à quitter cette enveloppe humaine. Je songe que j’ai encore des choses à vivre dans ce corps, mais il insiste et me dit que je suis prête. Il m’entraîne alors vers la baie vitrée qui est entrouverte, vers l’infirmière qui me fait signe. Je ne sais pas où est C., je ne sais pas si elle a franchi le seuil. J’ai subitement conscience que je rêve et ressens l’urgence de me réveiller. Je lutte pour ouvrir les yeux et commence à entrevoir la silhouette du mobilier de ma chambre.


Premier réveil dans le rêve :


Je flotte dans le néant, je m’élève plutôt, mon corps me semble frêle et minuscule dans cette immensité sans gravité. Peut-être suis-je un tout petit enfant. C. est avec moi et flotte également, son pied à quelques centimètres de mon épaule. L’émotion me submerge, je me sens oppressée et nauséeuse, j’entends le lointain tic-tac d’une horloge, je sais que le temps m’est compté et que je dois parler, maintenant, exprimer mes regrets tant que j’en ai la possibilité. Je sais que je vais bientôt basculer vers le réveil ou vers une autre strate de rêve. Quelque chose pèse sur ma poitrine, l’air me manque, quand enfin un filet de voix sort de ma bouche, il est déformé, lent, guttural. J’essaie tant bien que mal de lui exprimer mon regret de ne pas avoir grandi à ses côtés. Je ne sais pas si mes phrases sont audibles. Je me sens comprimée de toutes parts, je me résorbe, m’effrite plutôt, comme pour passer par la trachée d’un sablier invisible. Je sais que je ne suis pas sur le bon chemin pour quitter le rêve. Les particules de mon corps se noient dans des larmes. Je veux me réveiller…


Second réveil dans le rêve :

… mais je ne me réveille pas. A la place, mon corps reconstitué se rematérialise devant la baie vitrée qui sépare le laboratoire de la plaine. J’essaie de crier, mais je ne produis plus un son. L’infirmière m’annonce que cette fois-ci, je vais rentrer dans le ‘jeu’, pour de bon, comme si tout ce que j’avais traversé jusque là n’était qu’un rêve prémonitoire. Le laboratoire, la plaine, le plafond, les murs, le ventilateur, la pluie au dehors, un garrot au fond de la gorge, qui n’est autre que mon incapacité à mettre mon corps en marche dans ce paysage hybride, ni tout à fait rêvé, ni complètement réel. Des ombres tournent autour de moi et me disent que j’ai soif, je veux les attraper, les tordre comme des éponges et en extraire l’eau car oui, j’ai soif, terriblement soif, mais je ne peux pas bouger. J’essaie, j’essaie encore, le laboratoire et la plaine disparaissent et j’entends le bois de la mezzanine cogner contre le mur, ma nuque est raide et je convulse. Je suis si agitée que je réveille mon chat, qui dormait sur mes jambes. Le chat sursaute et cela me ramène à la réalité.


Réveil.

Friday, 8 May 2015

Les goûts et les couleurs

Souvent, je me suis interrogée sur ce que pouvait bien être cette fameuse inspiration qui est à l’origine des plus belles oeuvres qu’un esprit curieux de culture a à contempler lors de ses échappées solitaires ou pérégrinations collectives dans l’imaginaire littéraire ou plastique d’autrui.

Il n’est pas rare que l’un de mes rêves soit à l’origine d’un conte ou d’une illustration, mais je ne peux pas considérer cette influence onirique comme un outil de la quasi-divine inspiration qui ravit les âmes romantiques. C’est un truc d’artiste ça. Et moi, je suis un artisan, dont le travail consiste à transformer la matière.

Il y a quelques années, j’ai écrit un conte qui s’intitulait « La Couleur qui N’Existait Pas ». J’aurais aimé être capable d’aller à la rencontre de cette idée éveillée, mais il semblerait que mon imagination active ne soit pas aussi charmante qu’il le faudrait dans le métier que je me suis choisi. En revanche, une fois endormie, il m’arrive d’être le témoin ravi de certaines divagations propres à être mises en mots. Ce rêve en particulier a eu besoin de plusieurs étapes pour finir ici. En un premier temps, je l’ai fait (je devais avoir une quinzaine d’années) et en soi, cela n’a pas posé problème. Les choses se sont considérablement corsées lorsqu’il a ensuite fallu tenter de le raconter à une amie, puis à des personnes susceptibles de m’éclairer sur sa vraisemblance. Enfin, j’ai essayé de le transformer pour que son indicibilité ne soit plus un obstacle. Je ne suis pas certaine d’y être parvenue, mais j’ai au moins atteint une certaine sérénité à son égard : j’ai fait ce rêve, je sais ce que j’ai vu, je le raconte comme je peux et m’écoute / me lise qui veut.

Le rêve en lui-même est très frugal – il tient en quelques lignes – mais les problèmes qu’il soulève et que j’ai par la suite exposé à qui voulait les entendre (ceci incluant mon professeur de physique-chimie de Seconde S) sont nombreux.


Je suis dans une forêt. Ni errante, ni perdue, ni en promenade. Je suis juste en forêt, parce qu’il me semble qu’être en forêt soit la meilleure chose à faire à ce moment-là. La végétation est irrégulière, dense par de larges arbres au feuillage opaque, foisonnante par une multitude de variétés de fougères qui couvrent toutes les nuances du vert en un camaïeu qui s’étend du turquoise au noir irisé pétrole. Le coin dans lequel je me trouve est particulièrement fourni, au point où j’en arrive à me questionner sur la plausibilité de ma présence physique (j’ai conscience d’occuper un certain volume et je me demande comment le volume en question peut s’inscrire dans la densité du paysage sans s’y heurter). Précautionneusement, je me mets en marche, essayant de ne pas abîmer la nature sauvage qui m’entoure, mais incapable d’empêcher mes mains de toucher les troncs aux aspérités délicieuses. Au début, mon avancée est lente, simplement parce que je ne sais pas quelle est ma destination, mais rapidement je prends conscience que quelque chose est dissimulé au cœur de cette forêt, une chose qui attend d’être découverte. Je marche ainsi pendant de longues heures sans pouvoir m’orienter. Les rares clairières que je traverse sont trop étroites pour me permettre de questionner la course du soleil. Enfin, j’atteins le point le plus sombre : les arbres sont immenses et implantés en un cercle d’une dizaine de mètres de diamètre. Leurs cimes se rejoignent loin au-dessus de ma tête et coupent totalement l’accès à la lumière du jour. Mais progressivement, cette grotte végétale se remplit d’une étrange luminescence qui émane du sol. Je me dirige vers le point le plus lumineux et examine rapidement les alentours : la forêt est riche, mais compacte et il n’est rien que je puisse en extraire qui puisse me servir à creuser. Pas de branches mortes, juste des racines reliées à un paisible et complexe réseau souterrain que je ne veux pas déranger, alors je commence à creuser avec mes mains. Au premier assaut, la terre est dure sous mes ongles, mais au fur et à mesure elle s’aère et devient meuble, jusqu’à ce point où je ne rencontre plus la moindre résistance. Après quelques efforts, il ne reste plus qu’une mince couche de terreau entre mes mains sales et la source lumineuse. Je les essuie grossièrement sur un petit carré de mousse et me penche vers le puits que je viens de creuser. Je souffle. Les particules de terre s’écartent. 
Réveil.

Voilà. Il s’est passé quelque chose de prodigieux juste avant le réveil, quelque chose qui a duré longtemps – plus longtemps en tous cas que la partie narrée du rêve – mais l’ellipse, frustrante, est à la hauteur de ce qu’elle dissimule. Et qu’il est impossible de narrer. Sous cette fine couche de terre, mon regard onirique a découvert une couleur qui n’existe pas. Essayez vous à l’exercice, essayez de décrire une couleur qui n’existe pas. « C’est un mélange de… non. Avec un peu de… ou peut-être est-ce du… non… Un peu comme…hmm… ». Pourtant, au moment du réveil, je ne me suis pas formalisée immédiatement de l’indicibilité de la chose. Lorsque l’on n’a pas à formuler l’irracontable, on ne se rend pas compte du point auquel il l’est. La couleur était claire dans mon imagination, il n’existait simplement pas de mots dans ma langue (et je le compris vite, dans aucune langue) pour la décrire.

Un soir, toutefois, je me suis trouvée confrontée à la nécessité de le faire. Une camarade de classe était venue dormir à la maison, et nous parlions de nos rêves, activité inévitable lorsque les deux parties ont convenu l’accord tacite de repousser au maximum l’heure du sommeil. Lorsque j’ai commencé à raconter celui-ci, j’ai vite compris que l’entreprise était périlleuse. Pas seulement à cause de la carence en matière de vocabulaire qui se révélerait vite, mais parce que le public manquait d’imagination et d’empathie pour accepter l’impossible – et clairement, lorsque vous tentez de mettre des mots sur une couleur impossible, il faut avoir la chance de jouir d’un auditoire à l’esprit large pour ne pas souffrir de l’isolement inhérent à l’entreprise. Vous avez bien conscience que vous demandez un acte de foi. Evidemment, échec cuisant. Je restai seule, dans ma perception de l’improbable – car comment honnêtement qualifier d’impossible ce que l’on a vu ?

Mais je n’allais pas lâcher l’affaire si aisément. Une occasion s’est vite présentée où j’ai pu confronter la fantaisie de l’onirique à la belle rigidité du scientifique et en l’occurrence de la physique.

A quinze ans, devant ma paillasse, en pleine étude de la répartition spectrale des couleurs, est fatalement arrivé le moment où j’ai craqué et demandé s’il était sinon possible, du moins plausible pour un individu de voir une couleur que nul autre ne pouvait voir, couleur indescriptible car elle n’était le fruit d’aucun mélange de couleurs existantes. La réponse fut sans appel : « non ».

Qu’à cela ne tienne. Etait-il alors possible que la perception de la couleur soit propre à l’individu et non normée ? Etait-il possible que ce que je vois et identifie comme étant du ‘vert’ soit vu et perçu par autrui comme ce que je qualifierais de ‘orange’ ? Etait-il possible que chaque être humain soit en fait une déclinaison du même modèle de base aux goûts en tous points semblables à ceux de son voisin et que la seule chose qui différencie les personnalités soit cette perception alternative des couleurs de la réalité. La réponse fut cette fois-ci infiniment plus encourageante : « hmmmm ». J’entendis presque mon professeur songer qu’il trouvait la chose un peu capillotractée, mais je décidai de ne pas en tenir compte et perçus donc cette onomatopée comme l’autorisation de fonder une tour théorique qui allait progressivement me transformer en messagère de la tolérance. « Les goûts et les couleurs » prit subitement un sens neuf et immensément plus satisfaisant que la perspective de devoir accepter simplement que certains naissent avec du goût et d’autre, sans.

Il y a depuis lors toujours quelque part en moi une petite poche contenant l’arme ultime dans la lutte entre les subjectivités, prompte à s’ouvrir pour déverser un : « Je suis d’accord, cette personne est peut-être cruelle / agressive / bornée / paranoïaque / apathique / étrange, mais on ne sait pas ce qui se passe dans sa tête », qui signifie en réalité : « Je suis d’accord, cette personne est peut-être cruelle / agressive / bornée / paranoïaque / apathique / étrange, mais qui sait, peut-être est-elle constamment prise d’assaut par des visions qui entrent en collision avec ses critères esthétiques profonds. Ce doit être terriblement usant. ».

Thursday, 23 April 2015

Echaffaud


Il est probable que le présent rêve sera ultérieurement associé à d’autres ayant la même thématique. Les rêveurs compulsifs connaîtront ce phénomène : un même cadre, exploré et exploité au fil des mois, voire années, par une multitude d’angles différents.

Celui que je choisis de raconter aujourd’hui doit dater d’une demi-douzaine d’années. Puisque la notion de « séries » a été introduite, il m’est possible de procéder à la localisation de ces morceaux de nuit ainsi que de les grader. Celui-ci est probablement le plus court de sa catégorie (ou celui dont le souvenir m’est le plus partiel), mais il est également incontestablement le plus marquant. A un point tel qu’il me suffit d’y repenser avant de me glisser entre les draps pour compromettre totalement toute tentative de rejoindre Morphée.

Il est pourtant arrivé à une période où je m’étais un peu affranchie des impacts psychologiques des rêves de cette catégorie. Mais au-delà de la thématique, les enjeux ont leur importance, les personnes concernées aussi, l’impuissance à s’extraire volontairement du rêve, enfin.


Il fait froid. Je ne me souviens pas avoir jamais ressenti l’effet physique d’une température particulière, en dormant. L’illusion du froid, le contexte du froid, la présence de neige, le mouvement des branchages sous le vent, les vêtements que mes « personnages » portent, je suis familière de tout cela. La vague conscience que je suis en train de lutter contre le froid dans la pièce qui abrite mon corps endormi, je connais aussi. Mais le froid, le froid onirique réel, je ne l’ai jamais expérimenté. L’inconfort est tel que j’entreprends instinctivement d’examiner ma tenue. Je comprends mieux : je suis vêtue d’un seul grand drap qui m’enveloppe comme une toge. Le matériau est épais mais constellé de trous et déchirures. Mes bras et mes chevilles sont nus, je porte une de ces vilaines paires de sandales de plage en plastique transparent. Je note l’anachronisme, mais ne m’y attarde pas. Mauvais calcul : lorsque le corps a froid, il est toujours bon de s’en distraire au moyen d’une multitude de pensées, même idiotes si nécessaire.


Je sens quelque chose entrer brutalement en contact avec le milieu de mon dos. La douleur est vive et je me demande si ce n’est pas une de mes vertèbres qui vient de rompre sous l’effet du froid et de la tension. Je tourne la tête et vois le sourire d’un homme dans les premières années de la cinquantaine. C’est un sourire étrange. Ni franc, ni hypocrite, ni mutin. S’il contient quelque chose de sûrement identifiable, c’est la condescendance, mais pas une condescendance compatissante, une condescendance zébrée de triomphe. Comme je ne sais pas ce qui engendre ce type de sourire, j’étends mon regard au reste de son visage, puis à sa tenue. Il est très bel homme, je me fais cette réflexion avant de comprendre qu’il est militaire, officier et très gradé. Je colle les morceaux ensemble : un officier impeccable et superbement vêtu me regarde en souriant, la douleur que je sens dans mon dos est probablement le canon d’une arme tenue par un soldat, donc, cet officier est l’ennemi et de toute évidence un ennemi contre lequel je ne suis pas en mesure de combattre, pour la simple raison qu’à en juger par ma tenue, j’ai déjà été vaincue.


L’officier élève une main au-dessus de mon épaule comme il l’aurait fait pour inviter un ami à écouter une importante confidence, mais elle s’arrête à quelques centimètres de mes haillons, doigts écartés. Le soldat qui est derrière moi pose une arme à feu dans la paume gantée de cuir de l’officier. Je vois la crosse chromée passer à quelques millimètres de mon visage. Au lieu de me menacer à son tour avec l’arme qu’il vient d’acquérir, l’officier, dont le bras gauche est replié derrière son dos, fait sauter le revolver dans sa main et le rattrape par le canon. Le froid paralyse mes pensées : mes yeux enregistrent une infinité de détails (un flocon de neige qui n’a pas encore fondu et qui est en équilibre précaire sur son épaule, la courbure de ses cils à la commissure extérieure de ses paupières, la radiation du motif de ses iris bleu glacier), mais mon cerveau ankylosé est incapable de formuler une pensée cohérente qui expliquerait pourquoi l’officier – l’ennemi – me tend une arme de poing. Il remarque mon désarroi et éclate d’un rire superbe qui me donne envie de pleurer. Pleurer, parce que je le trouve superbe, parce que j’aurais pu suivre le propriétaire d’un rire semblable jusqu’au bout du monde, parce qu’il me donne envie de gravir l’Everest, parce que je me sens capable de tout donner à ce rire-là, un collier de pâquerettes, dix années d’économies, mes propres viscères, mon âme. J’ai envie de pleurer parce que je comprends instinctivement que ce rire ne me veut aucun bien et pourtant, je l’aime.
Je ne tarde pas à comprendre à quel point cet instinct est fondé. L’officier tourne la tête et je suis son regard. Je ne comprends pas comment j’ai pu être aussi imperméable à la scène dont je suis en bonne position d’être spectatrice depuis le début du rêve. A une demi douzaine de mètres devant moi, j’aperçois une estrade de bois sur laquelle sont élevés cinq poteaux de large diamètre. A chacun de ces poteaux, une personne est attachée, un lien aux chevilles, un autre au niveau des aisselles et un dernier que je devine aux poignets mais que je ne peux pas voir. J’examine les quatre premiers visages et reconnais sans les reconnaître tout à fait quelques membres éloignés de mon cercles (amis, famille, je ne saurais le dire). Alors que je suis en train de décortiquer le dernier des cinq visages, l’officier a déjà commencé à m’expliquer la « procédure » à laquelle je suis supposée me soumettre. Sa voix me parvient, aussi schizophrène que son rire, mais je ne saisis pas le sens de son discours. Mon visage, oreilles incluses, est déformé par l’horreur et l’impossibilité de ce que mes yeux voient, je me sens littéralement en train de me liquéfier, la toile de mon vêtement est trempée de sueur, ou d’une version liquide de mes chairs en décomposition. Je donnerais n’importe quoi pour échanger l’ignoble moiteur présente contre le gel brûlant qui m’enveloppait quelques minutes plus tôt. Les instructions de l’officier ont pénétré jusqu’au squelette ce corps qui ne peut plus être le mien.

« Si tu ne te charges pas de leur tirer une balle dans la tête, nous les pendrons après nous être assurés de leur avoir infligé un maximum de dommages. En commençant par le petit, là. »

Le « petit » est mon neveu.

Mon premier réflexe est de retourner l’arme contre ma propre cage thoracique. Il me suffit de presser la gâchette et je sortirai de ce cauchemar. A ce moment-là, le cauchemar n’est pas le cauchemar que subit mon esprit endormi, je ne suis pas capable d’avoir conscience que je suis endormie. Le cauchemar est un cauchemar comme seule la réalité est capable d’en fournir.

« Un maximum de dommages… », me répète le sourire de l’officier.

Mon neveu me regarde, les quatre autres suppliciés aussi, mais quelle importance ? Mon neveu me regarde, mon petit homme, son visage, hagard aux yeux de tous, brûlant aux miens, brûlant de la supplique de lui épargner ce sort. Et moi, moi qui me sens indigne de ce regard, indigne de recevoir ce souhait et de me sentir incapable de l’exaucer.


S’ensuivent les plus longues heures de torture onirique qu’il m’ait jamais été donné de traverser. Mon corps s’est rigidifié, glacial, impénétrable et pourtant pas aussi mort que je le souhaiterais : chacun de mes nerfs me martyrise, je sens des torrents se presser aux portes de mes glandes lacrymales, l’os de mon épaule est devenu pivot mécanique. Les larmes brisent le barrage de mes paupières, leur chaleur brûle ma peau glacée, opaques, elles m’aveuglent tandis que mon bras droit parcourt les quatre-vingt-dix degrés qui séparent ma conscience du meurtre de merci que je m’apprête à exécuter. 
Réveil.

Je ne sais pas si j'ai appuyé sur la détente. Tout ce que je sais, c'est que je me suis réveillée secouée de sanglots. Et c'est sur cette image peu glorieuse que je conclus une narration qui n'a pas besoin d'être développée davantage. Que je ne pourrais pas développer davantage.

Saturday, 18 April 2015

Les billes de l'après-vie

Le premier chapitre de ce rêve n'est pas racontable, d'une part parce que ma mémoire n'est plus capable de le retranscrire de façon exhaustive ni même suffisante, d'autre part parce qu'il met en scène en tant qu’élément principal une personne réelle.

La représentation d'entités humaines réelles est un point sur lequel je souhaite d'emblée poser des limites : pour être concise, à moins qu'il ne s'agisse de célébrités ou figures issues de l'imaginaire collectif, je ne raconterai pas les rêves ou fractions de rêves qui concernent mes camarades humains ou, si j'y suis contrainte pour une raison ou une autre, j'aurai recours à des supercheries.

Exit donc, premier chapitre.

Le rêve dont il est question aujourd'hui est tout récent.
Il reste globalement dans le même coin d'imaginaire que le précédent, mais n'allons pas croire pour autant que je ne fais que des rêves à connotation religieuse…



Nous sommes nombreux à avoir passé cette porte [celle qui me sépare symboliquement du rêve précédent]. Je me demande ce que je fais ici, ce que nous faisons tous ici. Je me demande surtout ce que c'est exactement, « ici ».
Le bâtiment dans lequel je viens de pénétrer est vaste. Il tient à la fois du complexe hospitalier et de la ruche administrative avec, par ses volumes, quelques attributs du centre sportif : les cloisons insonorisées, les lignes de trajectoire colorées au sol… J’identifie assez rapidement un groupe de personnes qui se distingue des autres par une sorte d’uniforme simple et élégant aux tons clairs. Ils s’approchent individuellement de chaque nouvel arrivant, tour à tour, et offrent des renseignements. La masse humaine derrière moi est si dense et si agitée, que je ne parviens pas à isoler un des membres de l’équipe d’accueil pour satisfaire ma curiosité. Je me laisse donc porter par la foule, jusqu’à une sorte d’escalier central qui progresse en large spirale vers des niveaux inférieurs dont je ne parviens pas à évaluer le nombre. En m’approchant, je constate qu’il ne s’agit pas d’escaliers, mais d’une descente circulaire en pente douce, s’ouvrant à chaque niveau sur un embranchement de quatre arches, ouvrant chacune sur un couloir. A l’entrée de chacun, une sorte de stand, tenu par un ou plusieurs membres de l’équipe d’accueil en fonction de l’affluence. Ils se tiennent debout devant de larges panneaux de présentation fixés au mur sur lesquels se trouvent nombre de portraits et photographies. Je comprends que tous les arrivants doivent emprunter la spirale centrale et en déduis que nous allons tous être dispatchés dans les différents « couloirs », mais je n’en sais pas davantage.

Au moment où je m’apprête à me laisser porter sur la voie, je croise un visage que je connais. Il s’agit d’une ancienne camarade d’école primaire et de collège, C. Nous échangeons quelques mots et nous interrogeons mutuellement sur la raison de notre présence dans cet endroit étrange. Elle me dit qu’elle vient d’arriver elle aussi et est aussi peu renseignée que moi. Un jeune homme s’approche de nous, il porte la tenue des accompagnants et semble avoir remarqué notre désarroi.
« Puis-je vous renseigner ? »
Nous hochons la tête. Il nous apprend alors que nous venons de mourir et sommes dans le complexe d’attribution des après-vies. A ce moment, je me souviens qu’effectivement, la première partie de mon rêve s’est conclue sur ma mort. Je ne questionne donc pas la logique qui m’a menée ici. Tout au plus suis-je surprise et curieuse de voir enfin ce qui se passe après la mort. Je n’y suis jamais allée, éveillée – cela tombe sous le sens – ou endormie. Le jeune homme nous invite alors à poursuivre notre route après avoir ajouté : « Vous ne me semblez pas avoir besoin d’autres explications, vous aurez rapidement les réponses à vos interrogations ».

C. et moi sommes confiantes. L’atmosphère générale est calme, paisible et tout semble se dérouler dans une rassurante transparence. C. et moi nous engageons dans la spirale descendante. Nous passons quelques niveaux, curieuses de l’environnement, mais étrangement incapables de fixer notre attention sur les différents stands que nous dépassons. Ils me laissent une vague impression politique et cette impression m’est confirmée lorsque C. s’arrête devant un stand particulier. Je ne parviens pas à discerner les détails, mais elle me dit « Les Verts, c’est pour moi. » A peine a-t-elle le temps de finir sa phrase qu’un accompagnant s’approche d’elle et lui remet une enveloppe Kraft bosselée. Elle l’ouvre et verse le contenu dans sa main : ce sont des billes, de deux tailles et deux coloris différent (vert et ?). L’accompagnant la prend gentiment par le coude et la guide vers l’entrée du couloir. Ils sont plusieurs dans son cas, à se laisser calmement mener de la sorte. Je lui lance un bref adieu auquel elle répond en agitant la main et me retrouve à nouveau propulsée en avant par la foule. Une inquiétude sourde me gagne alors : et si j’avais dépassé mon couloir ? Je ne vois personne emprunter la spirale à contre-courant. Il n’y a donc qu’un sens, qu’une occasion de trouver le bon couloir. Je me reproche de n’avoir pas assez fait attention aux couloirs précédents. Comme pour accroître mon angoisse, un bref regard vers ceux qui viennent révèle un stand que j’identifie, bien qu’il soit aussi difficile de concentrer mon attention dessus que sur tous les autres, comme étant celui du FN. J’essaie de ralentir, de me retourner, mais je suis inexorablement maintenue sur ce sens unique, à vitesse constante. Pour tromper l’angoisse de me retrouver malgré moi dans une après-vie fasciste, je jette des regards alentours. Il me semble que tous les stands ne sont pas politiques, cela me rassure un peu. Mais j’approche du FN (qui est devenu clairement Nazi) et je commence à envisager de m’échapper, de me réveiller. Je sens mes paupières s’entrouvrir, je les y force, mais la curiosité l’emporte sur ma détermination à sortir du rêve. Pendant que je luttais, je suis passée devant le stand redouté, et personne ne m’a remis d’enveloppe. Je me sens si soulagée que l’envie de rire me prend, mais je la contiens, car je sais que commencer à rire dans ce rêve provoquerait mon réveil et maintenant que le pire est passé je n’ai plus du tout envie de me réveiller. Dans la fragilité de ce demi-sommeil, je poursuis ma progression, bien décidée à me laisser couler de nouveau dans le sommeil à force de marche lente et régulière. Après quelques niveaux, alors que je me sais à nouveau bien endormie, je reprends l’observation de ce qui m’entoure. Les différents stands sont toujours flous, mon regard va de l’un à l’autre sans comprendre : quelques couleurs, formes me parviennent, mais rien de plus, alors que des personnes qui s’y arrêtent à l’infrastructure du bâtiment en passant par les traits des accompagnants, tout est parfaitement net. Enfin, mon regard se pose sur un panneau dont les détails me parviennent clairement, sans toutefois que je puisse en cerner le sens exact. Je m’en approche. Le couloir au-delà est presque désert, à l’exception d’une jeune femme en uniforme d’accueil qui me considère avec curiosité. Alors que je commence à identifier certains visages (artistes, auteurs, politiciens, célébrités diverses, beaucoup me sont toutefois inconnus), quelque chose attire mon attention. Le coin inférieur d’un des portraits se met à bouger. J’approche mon visage du portrait turbulent lorsqu’en jaillit soudainement une sorte de liane qui vient s’enrouler autour de ma taille. Instinctivement, je recule, mais après quelques secondes, je réalise que l’étreinte de la liane n’est pas constrictive alors je me détends un peu. Une seconde liane jaillit d’un autre endroit du mur. L’extrémité s’approche de ma main droite, s’enroule autour de mon poignet et le guide délicatement vers mon autre bras. Je comprends que je dois mettre mes mains en coupe. La plante se déroule et l’extrémité, tubulaire, se place au-dessus de mes paumes. Comme d’un robinet, une trentaine de billes se déverse dans mes mains. Elles sont de deux diamètres différents, certaines sont rouge-orangé et les autres sont noires.
La jeune femme qui n’avait pas cessé de me regarder quitte son poste et s’approche de moi. Avec des gestes mesurés et un large sourire sur le visage, elle défait la liane qui est toujours autour de ma taille. Sans rien dire, elle place ses mains sur mes épaules et m’entraîne avec elle. Je me laisse faire sans résistance. Nous faisons quelques pas dans le couloir et elle prend enfin la parole pour m’expliquer ce que sont les billes. Chacun des quatre formats correspond à un type d’interaction possible avec le monde des vivants : rêves, apparitions, inspirations et aiguillages. Le défunt s’en sert pour assister depuis l’après-vie les personnes qui lui sont chères et qu’il a laissées derrière lui. On en confie un nombre variable à chaque défunt en fonction des actions et intentions de ce dernier avec son entourage, de son vivant. La jeune femme m’explique que certains, dans d’autres couloirs, reçoivent un lot de billes servant des fins bien différentes : cauchemars, hantises, handicaps et égarements. Elle ajoute qu’il m’est possible, si je le souhaite, de retourner dans le monde des vivants, où je semblerais m’éveiller d’un coma. Ce choix m’est laissé car les circonstances de ma mort ne sont pas naturelles. Il suffit pour cela que je lui rende toutes mes billes. « Certains choisissent de repartir, me dit-elle, car ils s’imaginent pouvoir raconter ce qu’ils ont vu ici. Evidemment, nous les prévenons que c’est impossible, mais vous connaissez les vivants aussi bien que moi. Ils croient en leur mémoire, ils espèrent. D’autres retournent là-bas parce qu’ils ne supportent pas l’idée de la mort. Mais cela ne s’est jamais produit ici. Ici, dans ce couloir, nul n’a jamais renoncé à ses billes. »
Je lui demande pourquoi. Sa réponse se limite à un geste de la main en direction du panneau de présentation, à l’entrée du couloir, puis la main se déplace, faisant des petits cercles, jusqu’à me désigner moi. Elle n’a pas besoin de développer. Je comprends. Sous aucun prétexte je n’aurais sciemment renoncé à ces précieuses billes…
Réveil


Et maintenant, tentez d’imaginer l’état dans lequel j’ai émergé. Dire que j’ai verbalement maudit les bips du réveil serait une absolue sous-estimation de la détresse qui était la mienne et de la façon dont elle s’est exprimée.

Avais-je, délibérément ou non, renoncé aux merveilleuses perspectives d’une trentaine d’interventions oniriques, mystiques et surnaturelles au potentiel bienfaisant ? Avais-je jeté mes billes, préférant revenir égoïstement à la vie alors que j’avais en ma possession trente opportunités d’influencer positivement celle des personnes que j’aime ?





Monday, 13 April 2015

Et la lumière fut...


A seize ans, j'ai été Dieu.


Il me semble important de présenter ce rêve-ci en guise d'introduction, non qu'il ait été le premier rêve marquant de cette vie onirique riche que j'entreprends d'explorer, mais parce qu'il incarne à la perfection tout le processus qui m'a conduite à commencer ce blog. Il en est à la fois justification, illustration et a posteriori, motivation. Après ce rêve, j'ai cessé de considérer vie onirique et vie réelle comme deux entités distinctes, cessé d'employer des modérateurs grammaticaux lorsque j'entreprenais de les retranscrire ou de les raconter: c'est à partir de ce jour - de cette nuit - qu'ils ont cessé de n'être que des rêves et ont accédé à la place de modulateurs diurnes qu'ils œuvraient à s'aménager depuis des années malgré ma réticence forcenée.

Comme tout être humain, je suis faite de paradoxes, certains dont j'ai cherché à m'affranchir, avec plus ou moins de succès, d'autres que j'ai embrassés jusqu'à ce qu'ils ne m'apparaissent plus aussi désagréablement antagonistes. C'est un de ces derniers qui est aux fondements de cette entreprise et qui peut être résumé en une courte étiquette que j'assume parfaitement de porter, celle de cartésienne mystique. Comme toute étiquette, elle est réductrice, comme toute étiquette, elle est - du moins temporairement - suffisante.

Raconter ses rêves est une chose, les analyser en est une autre et ce dernier est un exercice auquel je me refuse. Une fraction de moi a la curiosité intellectuelle requise pour s'y livrer, mais d'une part, je ne me sens pas le recul ou le bagage nécessaires pour le faire avec brio et d'autre part, je préfère me laisser envelopper par le ressenti que phagocyter par la recherche obtuse de sens. Mes rêves m'habitent, me teintent, ils sont une substance chimique qui libère ses agents avec ce qu'il faut de parcimonie pour ne pas entraver la pratique nécessaire de la quotidienneté. En cela, il ne requièrent pas davantage d'attention que celle prodiguée par mon subconscient. Tenter leur intellectualisation reviendrait à délibérément me marginaliser: leur force et la charge de détails avec laquelle ils se présentent rendrait l'exercice titanesque et bien trop chronophage pour envisager de demeurer dans le cycle de la vie humaine avec ce qu'il comporte de contraintes temporelles et de nécessités sociales et matérielles. En somme, je n'analyse pas mes rêves, parce qu'ils sont trop denses pour me laisser le temps et la disponibilité de faire autre chose - cette autre chose qu'on appelle communément 'vivre sa vie'. En outre et vous vous en rendrez rapidement compte, ils sont assez clairs, bavards et assez graphiques pour me permettre d'aller à l'économie d'une étude quelconque. Je ne suis pas sûre qu'un examen poussé de leur symbolique servirait à éclaircir leurs enseignements, lorsque et si enseignement il y a.

Mais assez de bavardages introductifs pour le moment. Laissons la place qui lui est due à cette nuit de ma seizième année durant laquelle j'ai été Dieu.


Je pourrais être dans une favela d'Amérique Latine - les couleurs, l'étrange agencement des habitations, l'inextricabilité des ruelles, leur étroitesse... Mais je suis en Italie. Je le suppose et le ressens à la température de l'air ambiant, aux chapelets de vêtements qui sèchent sur de hauts enchevêtrements de cordages entre les immeubles obliques. Le sol est pavé et je remarque que je me déplace, assez péniblement, à l'aide d'une canne. Au début, je mets cela sur le compte de ces dénivelés ardus que je dois arpenter pour me rendre vers une destination aussi certaine qu'inconnue. Mais je comprends à ma tenue et aux veines saillantes de mes mains que je suis un vieil homme, un ecclésiaste de surcroît.
J'entends une musique, qui est là depuis toujours et qui perdurera jusqu'à mon réveil. Elle est dans l'air, vague, off, autour de moi, peut-être même seulement en moi. Il s'agit de l'introduction de The Lady of Shalott, par Loreena McKennitt. Je me fais la réflexion que je me suis peut-être endormie avec mon Discman sur les oreilles, mais je coupe court à toute tentative de rejoindre la réalité de ce moi en sommeil. Il se passe quelque chose dans ce rêve et je ne veux pas le quitter prématurément.
Le parcours est labyrinthique et semble durer une éternité, mais je suis un itinéraire évident, ma progression est lente et mesurée a l’instar de la mélodie que j’entends. Je gravis des marches, contourne des fontaines de pierre, m'engouffre dans les ruelles si étroites que je dois les aborder de profil, redressant ma carcasse de vieillard jusqu'à ce que ma colonne vertébrale en souffre. La toile épaisse de mon vêtement est éraflée par les aspérités des murs qui laissent des marques rosâtres et crayeuses au niveau de ma poitrine et, je le devine, de mes omoplates. La ville est totalement déserte. Au fur et à mesure de ma progression, la musique se fait plus intense, plus nette tandis que j'approche de mon but. J'aperçois un escalier de pierre aux marches irrégulières qui s'immisce en L entre deux habitations et je l'emprunte en m'appuyant sur le mur qui est à ma gauche. Ma canne me gêne : l'escalier est étroit et je n'ai pas assez d'espace pour me mouvoir, mais je resserre mon poing sur la tige de l'objet, comme s'il s'agissait de mon bien le plus précieux. Tout à l'heure, c'était une canne ornée de motifs sophistiqués, maintenant, elle n'est plus qu'un simple bâton de bambou et je m'étonne qu'elle ait été capable de supporter mon poids jusque-là.
Le passage s'élargit enfin. Je ne suis plus dans un paysage italien. Il y a quelque chose de troglodyte dans ce nouveau décor, dans les aspérités des murs qui m'entourent. Les marches deviennent de plus en plus irrégulières, puis cessent tout à fait de porter la marque de l'intervention de l'homme. Enfin, j'arrive devant une alcôve naturelle. Je ne distingue pas très bien l'intérieur malgré une légère luminescence de l'objet situé en son centre. L'objet est en fait un homme. L'homme est en réalité un vieil homme et ce vieil homme n'est autre que le Pape. Il est assis sur un simple rocher, vêtu d’une soutane de toile modeste et tenant la férule. Il me fait signe de m’approcher. Spontanément, je m’agenouille devant lui. Une fois de plus, je me souviens que je suis une jeune femme endormie et non-chrétienne, mais je repousse à nouveau cette tentative d’intrusion de la réalité.

Le temps qui s’écoule devient palpable, cet homme qui me fait face me considère longuement, une bienveillance absolue émane de son regard. Après une éternité, il pose sa main sur mon épaule et prend la parole. «Mon enfant, le temps est venu pour moi de partir. Tu es venue jusqu’à moi (je sais qu’il s’adresse à la jeune fille endormie qu’il devine au-delà de mon apparence de vieil homme d’Eglise). Tu devais me trouver. D’autres que toi, à la foi plus marquée, auraient pu arriver jusqu’à moi, mais ils se sont certainement arrêtés avant même de prendre la route. Tu es venue jusqu’à moi parce que tu avais besoin de savoir. L’essence de l’Homme est dans son envie de savoir, mais seul l’individu mu par le besoin ose s’avancer. Ton besoin est plus grand que l’envie de tes pairs. Et nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer ce besoin. Tu vas devenir Pape à ton tour. Si tu prends la férule, tu auras durant un court instant le savoir absolu.»
J’hésite à répondre à son invitation. Non par manque de curiosité – cette dernière est lancinante et douloureuse, mais parce que je ne suis pas certaine de ce qu’il attend de moi. Espère-t-il vraiment que je le remplace à la tête de l’Eglise ? Je ne peux pas délibérément me rendre coupable de pareille supercherie : me saisir de la férule et usurper un rôle qui n’est pas mien juste pour satisfaire ma soif de savoir. Je le contemple à mon tour. Ses iris sont couronnés de fins anneaux d’or qui confèrent à son regard une douceur infinie qui aiguise mon sentiment de culpabilité jusqu’à son paroxysme et subitement, l’efface. L’évidence se dévoile : s’il sait qui je suis, s’il ne se laisse pas abuser par le vieil ecclésiaste dont j’ai volé l’apparence, il ne peut pas croire que je suis en mesure ni même seulement désireuse de devenir Pape à sa place. Il semble entendre mes pensées, parce qu’il incline la férule vers moi et accompagne son geste de trois mots: «jusqu’au réveil».
Je le remercie d’un timide hochement de tête et tends ma main tremblante vers l’objet – ce n’est plus une main de vieillard, mais une main d’enfant, constellée de taches d’encre bleue.
Réveil.
J'émerge, dans mon lit d'adolescente. The Lady of Shalott résonne toujours. Je n'ose pas cligner des yeux. Je sais que je suis réveillée mais je suis comme paralysée. L'immobilité ne vient pas d'une sensation d'écrasement: je respire bien, bien mieux qu'à mon habitude, mais mes veines semblent remplies d'un matériau massif et compact. Mon système nerveux quant à lui fonctionne à un rythme proche de l'hystérie. Formuler une pensée est à ce moment précis totalement impossible tant mon cerveau est accaparé par le traitement de ce qui s'y trouve - et qui n'y était pas la veille. 
Les minutes s'écoulent, et l'angoisse me gagne à mesure que je réalise mon incapacité à contenir la galaxie d'informations qui s'est présentée à moi et qui, rapidement, inexorablement, se rétracte et se résorbe.

J'ignore combien de temps je suis restée figée dans mon lit, yeux grand ouverts ne fixant rien, croyant encore entendre The Lady of Shalott. Le seul souvenir qui me reste est celui, apocalyptique, des jours qui ont suivi, durant lesquels il a fallu que je me réapproprie progressivement un esprit désespérément vide, distendu et épuisé et que je le renforce en élasthanne, que je le réajuste à une vie humaine. 
Aujourd'hui encore, je surprends parfois mon subconscient en pleine recherche, essayant de se consoler de sa perte, mais à peine mon attention se porte-t-elle sur lui que la matière qui l'occupait alors se dissout...