Monday, 8 August 2016

Kanashibari

Allons donc.

Que voici une belle évolution dans une épopée onirique : kanashibari, plus connue dans la langue de Molière sous le nom de Paralysie du Sommeil. Pour ceux qui ont la chance de ne pas connaître ce phénomène, il s’agit en quelques mots d’un mauvais enchaînement du processus sommeil/éveil, résultant en un court laps de temps (de quelques secondes à quelques minutes) durant lequel votre cerveau se réveille, tandis que la quasi-totalité de votre corps (à l’exception de vos yeux et oreilles) ronronne encore dans le giron de Morphée. Le rêve et la réalité se mélangent, ce qui occasionne une série d’hallucinations visuelles, auditives et plurisensorielles dont le pouvoir angoissant est accru par l’oppressante immobilité et l’incapacité à émettre le moindre son, malgré une envie, assez courante, de hurler à la lune comme un louveteau qui a perdu sa mère.
Jusqu’à mes vingt ans, cela ne m’était arrivé qu’une paire de fois. La première (j’avais +/-8 ans) m’avait laissé le goût d’une rencontre du troisième type. Lors de la seconde (20 ou 21 ans), j’étais devenue la créature du troisième type, enfermée dans mon corps, lui-même enfermé dans une pièce aux dimensions variables et distordues.
Et depuis quelques mois, kanashibari est devenue la monnaie courante de mes nuits. C’est terrifiant mais paraît-il parfaitement normal.

Non que mes derniers rêves aient été indignes d’être retranscrits sur un support consacré, mais il y a quelque chose d’illégitime et gluant, voire macabre, dans le fait de consacrer un morceau de journée active à se tortiller dans le détail de ses nuits. On se lève, la journée commence, le café sort en fanfare du bec de la Senseo et à chaque gorgée, c’est comme s’il allait recouvrir la couche de rêve tapissant le fond de l’estomac jusqu’à totale submersion. Et à quoi bon s’épuiser à le renflouer ? Le vivant a mieux à faire. Le vivant qui cherche un travail, en tous cas, a mieux à faire.
L’avantage avec la paralysie du sommeil réside dans la période de confusion et d’angoisse qui la suit immédiatement et qui empêche le sujet de replonger dans le sommeil. Une demi heure, une heure, à allumer toutes les lumières et inspecter la chambre à la traque d’ombres et bourdonnements suspects, jusqu’à retrouver son bon sens, un rythme cardiaque normal et pouvoir se réconcilier avec le sommeil. Cela laisse le temps de prendre un calepin et de noter le rêve ou cauchemar tenace qui a précédé le réveil. Même lorsque l’on cherche un travail, il n’est pas grand-chose que l’on puisse faire, à 3h32 du matin, qui puisse voler la vedette à un sauvetage de matière onirique.


La voici donc, encore ruisselante.


C., R. et moi-même sommes dans une sorte de foret. ‘Sorte de’, parce que je réalise rapidement que cet environnement n’est pas naturel. Le climat et les aspérités du terrain y changent rapidement et constamment, tantôt les strates rouge et ocre d’un désert américain, tantôt des sentiers alpins escarpés et enneigés. Le ciel et l’horizon, lorsqu’ils sont visibles, me semblent artificiels : ils le sont sans doute. Nous portons alternativement le petit chien, L., qui a du mal à se déplacer seul. Il me semble que nous tournons en rond, ou plutôt que nous repassons sans cesse par les mêmes chemins, plus accidentés et rudes à chaque occurrence. Après plusieurs heures de marche ou nous nous aidons mutuellement à franchir les crevasses, les ruisseaux et les parois abruptes, le froid s’installe. C. ouvre la marche, R. la ferme, tenant L. dans ses bras. Je suis perchée en équilibre précaire sur une sorte d’îlot entre deux crevasses. Le plan est de faire passer L. de R. à C. par mon intermédiaire. Le petit chien a peur du vide. Je combats mon propre vertige et tends mes bras au-dessus du gouffre vers R. pour le réceptionner. Le sol est glissant et un large morceau de plateforme se dérobe sous les pieds de R. qui a tout juste le temps de lancer L. et de s’accroupir pour ne pas chuter. J’attrape de justesse le chien au vol, par son membre avant droit, alors que le pauvre animal menace de tomber dans l’abîme Il émet un jappement à fendre l’âme, mais je parviens à le remonter près de moi. La frayeur passée, je le tends vers C. qui est livide, avant d’aider R. à traverser et de rejoindre C. sur la terre ferme. R. passe devant. Elle avance d’un bon pas et nous la perdons rapidement de vue. Nous arrivons enfin, C. et moi, au pied d’une pente très raide et recouverte de givre. Il n’y a pas d’alternative : il faut l’escalader. Je propose de porter le petit chien en écharpe, mais ce dernier, encore tremblant, ne veut pas quitter sa maîtresse. Je tente d’aider C. à attacher une écharpe pour porter L., mais il fait trop froid et nous tromblons trop pour parvenir à un résultat satisfaisant. Nous sommes épuisées et n’avons qu’une envie : sortir de cet enfer. La neige et la glace recouvrent toutes les surfaces, mais je lève les yeux et ai la confirmation que nous sommes dans une sorte de cuve artificielle : des murs de cuivre s’élèvent au-delà du décor, semblables aux parois d’une chaufferie de submersible.

Nous commençons à grand peine l’ascension et puisque j’ai les bras libres, je passe devant pour tenter de dégager une voie. Après quelques acrobaties, j’arrive devant une cavité, tunnel ou soupirail, qui est obstruée par des morceaux de bois et des plaques de glace. Je fais part de ma découverte à C. qui peste après R. d’avoir refermé le passage derrière elle, mais je lui exprime mes doutes sur la question. J’ai plus vivement qu’auparavant la sensation que nous sommes observées et que la multiplication des obstacles est du fait de nos geôliers. Avec ma main libre, dont le poignet me fait souffrir, je dégage un à un les blocs de bois et de glace et découvre alors l’extérieur : une plaine au centre de laquelle trône un promontoire de pierre stratifiée. J’évalue alors la largeur de l’orifice et suis horrifiée à l’idée de ne pas pouvoir y passer. C., plus menue, le pourrait. Je l’invite à me dépasser, mais à ce moment précis, une louve grise traverse la plaine et se juche sur le rocher. Elle pose sur moi un regard qui me laisse perplexe. Il n’y a pas d’animosité dans son expression, mais je ne peux ignorer que sa présence est une forme de menace. Je ressens qu’elle ne bougera pas et qu’elle m’attend. Qu’elles nous attendent, car à cet instant, une seconde louve au pelage blanc la rejoint. Je n’ai plus de doute quant à la raison de notre présence dans cet endroit : les organisateurs, quels qu’ils soient, ont l’intention de nous exposer à un combat contre les louves. Comme pour répondre à cette pensée que je n’ose pas formuler, la scène change. Je me retrouve face à une large vitre et constate que je ne suis plus dans une arène, mais dans un vaste laboratoire. Une femme en blouse blanche se tient à côté de la baie vitrée qui donne sur la plaine et s’approche de moi. C. est en dehors de mon champ de vision, mais je sais que le discours de la femme s’adresse à nous deux. Elle m’explique alors la raison de toute cette mise en scène. Nous participons à une expérience dont le but est de nous faire éprouver l’effort, la peur, l’entraide et le sacrifice, pour nous préparer à l’opération ultime, qui est une sorte de soudure de notre âme à celle des animaux. Pendant toute la durée de notre parcours, les louves étaient en liberté, circulaient autour de la serre et absorbaient chacune de nos émotions.
Un homme dégarni vêtu de la même tenue s’approche de moi et grommelle : « vous faites vous aussi partie de ces personnes qui ne comprennent pas, qui vont vouloir partir en hurlant et se débattre… ». A ma grande surprise, je lui réponds que non, que je trouve l’idée belle. Devant sa mine sceptique, je lui explique que j’ai peur pourtant, peur de cette sorte de mort, peur pour l’intégrité de mon âme, peur de me transformer et des implications pour moi, pour C. Je comprends que ce n’est pas vraiment mourir, mais je ne me sens pas prête à quitter cette enveloppe humaine. Je songe que j’ai encore des choses à vivre dans ce corps, mais il insiste et me dit que je suis prête. Il m’entraîne alors vers la baie vitrée qui est entrouverte, vers l’infirmière qui me fait signe. Je ne sais pas où est C., je ne sais pas si elle a franchi le seuil. J’ai subitement conscience que je rêve et ressens l’urgence de me réveiller. Je lutte pour ouvrir les yeux et commence à entrevoir la silhouette du mobilier de ma chambre.


Premier réveil dans le rêve :


Je flotte dans le néant, je m’élève plutôt, mon corps me semble frêle et minuscule dans cette immensité sans gravité. Peut-être suis-je un tout petit enfant. C. est avec moi et flotte également, son pied à quelques centimètres de mon épaule. L’émotion me submerge, je me sens oppressée et nauséeuse, j’entends le lointain tic-tac d’une horloge, je sais que le temps m’est compté et que je dois parler, maintenant, exprimer mes regrets tant que j’en ai la possibilité. Je sais que je vais bientôt basculer vers le réveil ou vers une autre strate de rêve. Quelque chose pèse sur ma poitrine, l’air me manque, quand enfin un filet de voix sort de ma bouche, il est déformé, lent, guttural. J’essaie tant bien que mal de lui exprimer mon regret de ne pas avoir grandi à ses côtés. Je ne sais pas si mes phrases sont audibles. Je me sens comprimée de toutes parts, je me résorbe, m’effrite plutôt, comme pour passer par la trachée d’un sablier invisible. Je sais que je ne suis pas sur le bon chemin pour quitter le rêve. Les particules de mon corps se noient dans des larmes. Je veux me réveiller…


Second réveil dans le rêve :

… mais je ne me réveille pas. A la place, mon corps reconstitué se rematérialise devant la baie vitrée qui sépare le laboratoire de la plaine. J’essaie de crier, mais je ne produis plus un son. L’infirmière m’annonce que cette fois-ci, je vais rentrer dans le ‘jeu’, pour de bon, comme si tout ce que j’avais traversé jusque là n’était qu’un rêve prémonitoire. Le laboratoire, la plaine, le plafond, les murs, le ventilateur, la pluie au dehors, un garrot au fond de la gorge, qui n’est autre que mon incapacité à mettre mon corps en marche dans ce paysage hybride, ni tout à fait rêvé, ni complètement réel. Des ombres tournent autour de moi et me disent que j’ai soif, je veux les attraper, les tordre comme des éponges et en extraire l’eau car oui, j’ai soif, terriblement soif, mais je ne peux pas bouger. J’essaie, j’essaie encore, le laboratoire et la plaine disparaissent et j’entends le bois de la mezzanine cogner contre le mur, ma nuque est raide et je convulse. Je suis si agitée que je réveille mon chat, qui dormait sur mes jambes. Le chat sursaute et cela me ramène à la réalité.


Réveil.