Saturday, 18 April 2015

Les billes de l'après-vie

Le premier chapitre de ce rêve n'est pas racontable, d'une part parce que ma mémoire n'est plus capable de le retranscrire de façon exhaustive ni même suffisante, d'autre part parce qu'il met en scène en tant qu’élément principal une personne réelle.

La représentation d'entités humaines réelles est un point sur lequel je souhaite d'emblée poser des limites : pour être concise, à moins qu'il ne s'agisse de célébrités ou figures issues de l'imaginaire collectif, je ne raconterai pas les rêves ou fractions de rêves qui concernent mes camarades humains ou, si j'y suis contrainte pour une raison ou une autre, j'aurai recours à des supercheries.

Exit donc, premier chapitre.

Le rêve dont il est question aujourd'hui est tout récent.
Il reste globalement dans le même coin d'imaginaire que le précédent, mais n'allons pas croire pour autant que je ne fais que des rêves à connotation religieuse…



Nous sommes nombreux à avoir passé cette porte [celle qui me sépare symboliquement du rêve précédent]. Je me demande ce que je fais ici, ce que nous faisons tous ici. Je me demande surtout ce que c'est exactement, « ici ».
Le bâtiment dans lequel je viens de pénétrer est vaste. Il tient à la fois du complexe hospitalier et de la ruche administrative avec, par ses volumes, quelques attributs du centre sportif : les cloisons insonorisées, les lignes de trajectoire colorées au sol… J’identifie assez rapidement un groupe de personnes qui se distingue des autres par une sorte d’uniforme simple et élégant aux tons clairs. Ils s’approchent individuellement de chaque nouvel arrivant, tour à tour, et offrent des renseignements. La masse humaine derrière moi est si dense et si agitée, que je ne parviens pas à isoler un des membres de l’équipe d’accueil pour satisfaire ma curiosité. Je me laisse donc porter par la foule, jusqu’à une sorte d’escalier central qui progresse en large spirale vers des niveaux inférieurs dont je ne parviens pas à évaluer le nombre. En m’approchant, je constate qu’il ne s’agit pas d’escaliers, mais d’une descente circulaire en pente douce, s’ouvrant à chaque niveau sur un embranchement de quatre arches, ouvrant chacune sur un couloir. A l’entrée de chacun, une sorte de stand, tenu par un ou plusieurs membres de l’équipe d’accueil en fonction de l’affluence. Ils se tiennent debout devant de larges panneaux de présentation fixés au mur sur lesquels se trouvent nombre de portraits et photographies. Je comprends que tous les arrivants doivent emprunter la spirale centrale et en déduis que nous allons tous être dispatchés dans les différents « couloirs », mais je n’en sais pas davantage.

Au moment où je m’apprête à me laisser porter sur la voie, je croise un visage que je connais. Il s’agit d’une ancienne camarade d’école primaire et de collège, C. Nous échangeons quelques mots et nous interrogeons mutuellement sur la raison de notre présence dans cet endroit étrange. Elle me dit qu’elle vient d’arriver elle aussi et est aussi peu renseignée que moi. Un jeune homme s’approche de nous, il porte la tenue des accompagnants et semble avoir remarqué notre désarroi.
« Puis-je vous renseigner ? »
Nous hochons la tête. Il nous apprend alors que nous venons de mourir et sommes dans le complexe d’attribution des après-vies. A ce moment, je me souviens qu’effectivement, la première partie de mon rêve s’est conclue sur ma mort. Je ne questionne donc pas la logique qui m’a menée ici. Tout au plus suis-je surprise et curieuse de voir enfin ce qui se passe après la mort. Je n’y suis jamais allée, éveillée – cela tombe sous le sens – ou endormie. Le jeune homme nous invite alors à poursuivre notre route après avoir ajouté : « Vous ne me semblez pas avoir besoin d’autres explications, vous aurez rapidement les réponses à vos interrogations ».

C. et moi sommes confiantes. L’atmosphère générale est calme, paisible et tout semble se dérouler dans une rassurante transparence. C. et moi nous engageons dans la spirale descendante. Nous passons quelques niveaux, curieuses de l’environnement, mais étrangement incapables de fixer notre attention sur les différents stands que nous dépassons. Ils me laissent une vague impression politique et cette impression m’est confirmée lorsque C. s’arrête devant un stand particulier. Je ne parviens pas à discerner les détails, mais elle me dit « Les Verts, c’est pour moi. » A peine a-t-elle le temps de finir sa phrase qu’un accompagnant s’approche d’elle et lui remet une enveloppe Kraft bosselée. Elle l’ouvre et verse le contenu dans sa main : ce sont des billes, de deux tailles et deux coloris différent (vert et ?). L’accompagnant la prend gentiment par le coude et la guide vers l’entrée du couloir. Ils sont plusieurs dans son cas, à se laisser calmement mener de la sorte. Je lui lance un bref adieu auquel elle répond en agitant la main et me retrouve à nouveau propulsée en avant par la foule. Une inquiétude sourde me gagne alors : et si j’avais dépassé mon couloir ? Je ne vois personne emprunter la spirale à contre-courant. Il n’y a donc qu’un sens, qu’une occasion de trouver le bon couloir. Je me reproche de n’avoir pas assez fait attention aux couloirs précédents. Comme pour accroître mon angoisse, un bref regard vers ceux qui viennent révèle un stand que j’identifie, bien qu’il soit aussi difficile de concentrer mon attention dessus que sur tous les autres, comme étant celui du FN. J’essaie de ralentir, de me retourner, mais je suis inexorablement maintenue sur ce sens unique, à vitesse constante. Pour tromper l’angoisse de me retrouver malgré moi dans une après-vie fasciste, je jette des regards alentours. Il me semble que tous les stands ne sont pas politiques, cela me rassure un peu. Mais j’approche du FN (qui est devenu clairement Nazi) et je commence à envisager de m’échapper, de me réveiller. Je sens mes paupières s’entrouvrir, je les y force, mais la curiosité l’emporte sur ma détermination à sortir du rêve. Pendant que je luttais, je suis passée devant le stand redouté, et personne ne m’a remis d’enveloppe. Je me sens si soulagée que l’envie de rire me prend, mais je la contiens, car je sais que commencer à rire dans ce rêve provoquerait mon réveil et maintenant que le pire est passé je n’ai plus du tout envie de me réveiller. Dans la fragilité de ce demi-sommeil, je poursuis ma progression, bien décidée à me laisser couler de nouveau dans le sommeil à force de marche lente et régulière. Après quelques niveaux, alors que je me sais à nouveau bien endormie, je reprends l’observation de ce qui m’entoure. Les différents stands sont toujours flous, mon regard va de l’un à l’autre sans comprendre : quelques couleurs, formes me parviennent, mais rien de plus, alors que des personnes qui s’y arrêtent à l’infrastructure du bâtiment en passant par les traits des accompagnants, tout est parfaitement net. Enfin, mon regard se pose sur un panneau dont les détails me parviennent clairement, sans toutefois que je puisse en cerner le sens exact. Je m’en approche. Le couloir au-delà est presque désert, à l’exception d’une jeune femme en uniforme d’accueil qui me considère avec curiosité. Alors que je commence à identifier certains visages (artistes, auteurs, politiciens, célébrités diverses, beaucoup me sont toutefois inconnus), quelque chose attire mon attention. Le coin inférieur d’un des portraits se met à bouger. J’approche mon visage du portrait turbulent lorsqu’en jaillit soudainement une sorte de liane qui vient s’enrouler autour de ma taille. Instinctivement, je recule, mais après quelques secondes, je réalise que l’étreinte de la liane n’est pas constrictive alors je me détends un peu. Une seconde liane jaillit d’un autre endroit du mur. L’extrémité s’approche de ma main droite, s’enroule autour de mon poignet et le guide délicatement vers mon autre bras. Je comprends que je dois mettre mes mains en coupe. La plante se déroule et l’extrémité, tubulaire, se place au-dessus de mes paumes. Comme d’un robinet, une trentaine de billes se déverse dans mes mains. Elles sont de deux diamètres différents, certaines sont rouge-orangé et les autres sont noires.
La jeune femme qui n’avait pas cessé de me regarder quitte son poste et s’approche de moi. Avec des gestes mesurés et un large sourire sur le visage, elle défait la liane qui est toujours autour de ma taille. Sans rien dire, elle place ses mains sur mes épaules et m’entraîne avec elle. Je me laisse faire sans résistance. Nous faisons quelques pas dans le couloir et elle prend enfin la parole pour m’expliquer ce que sont les billes. Chacun des quatre formats correspond à un type d’interaction possible avec le monde des vivants : rêves, apparitions, inspirations et aiguillages. Le défunt s’en sert pour assister depuis l’après-vie les personnes qui lui sont chères et qu’il a laissées derrière lui. On en confie un nombre variable à chaque défunt en fonction des actions et intentions de ce dernier avec son entourage, de son vivant. La jeune femme m’explique que certains, dans d’autres couloirs, reçoivent un lot de billes servant des fins bien différentes : cauchemars, hantises, handicaps et égarements. Elle ajoute qu’il m’est possible, si je le souhaite, de retourner dans le monde des vivants, où je semblerais m’éveiller d’un coma. Ce choix m’est laissé car les circonstances de ma mort ne sont pas naturelles. Il suffit pour cela que je lui rende toutes mes billes. « Certains choisissent de repartir, me dit-elle, car ils s’imaginent pouvoir raconter ce qu’ils ont vu ici. Evidemment, nous les prévenons que c’est impossible, mais vous connaissez les vivants aussi bien que moi. Ils croient en leur mémoire, ils espèrent. D’autres retournent là-bas parce qu’ils ne supportent pas l’idée de la mort. Mais cela ne s’est jamais produit ici. Ici, dans ce couloir, nul n’a jamais renoncé à ses billes. »
Je lui demande pourquoi. Sa réponse se limite à un geste de la main en direction du panneau de présentation, à l’entrée du couloir, puis la main se déplace, faisant des petits cercles, jusqu’à me désigner moi. Elle n’a pas besoin de développer. Je comprends. Sous aucun prétexte je n’aurais sciemment renoncé à ces précieuses billes…
Réveil


Et maintenant, tentez d’imaginer l’état dans lequel j’ai émergé. Dire que j’ai verbalement maudit les bips du réveil serait une absolue sous-estimation de la détresse qui était la mienne et de la façon dont elle s’est exprimée.

Avais-je, délibérément ou non, renoncé aux merveilleuses perspectives d’une trentaine d’interventions oniriques, mystiques et surnaturelles au potentiel bienfaisant ? Avais-je jeté mes billes, préférant revenir égoïstement à la vie alors que j’avais en ma possession trente opportunités d’influencer positivement celle des personnes que j’aime ?





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